La randonnée : un art de marcher devenu sport national grenoblois
Depuis plus d’un siècle, la randonnée s’est imposée comme un loisir à part entière, oscillant entre activité sportive, pratique de bien-être et découverte de la nature. À Grenoble, ville entre montagne et urbanité, la marche en pleine nature ne se limite plus aux excursions touristiques : elle est devenue un véritable symbole de style de vie.
Des origines élitistes aux clubs alpins
La randonnée moderne prend racine au XIXᵉ siècle, dans un contexte où l’exploration des Alpes relevait autant de la curiosité scientifique que d’un loisir mondain. La création du Club Alpin Français (CAF) en 1874 marque un tournant : né à Paris, il s’implante très vite à Grenoble, véritable porte d’entrée des massifs alpins. À cette époque, la pratique reste l’apanage d’une élite bourgeoise, scientifique ou industrielle, qui cherche à observer la géologie, la flore et les reliefs tout en cultivant l’esprit de découverte.
Parmi les figures marquantes, on retrouve Henry Duhamel (1853-1917), ingénieur et alpiniste grenoblois, considéré comme l’un des pionniers de la marche sportive et de l’usage du ski dans les Alpes. On peut citer également Élisée Reclus (1830-1905), géographe libertaire passionné par la montagne, ou encore les naturalistes grenoblois Charles Lory et Paul Guillemin, qui participèrent activement aux premiers relevés topographiques et à la diffusion de guides d’excursions.
Dès les années 1880, la section grenobloise du CAF ne compte encore qu’une centaine de membres, mais elle organise déjà des « courses officielles ». Les participants partaient en calèche ou en train jusqu’au pied des massifs, avant de poursuivre à pied vers la Chartreuse ou Belledonne. Les récits publiés dans le Bulletin du CAF décrivent des sorties mêlant rigueur scientifique et moments festifs : relevés de plantes et de roches dans la journée, suivis de banquets en refuge, agrémentés de chants montagnards.
Les premiers aménagements apparaissent aussi à cette époque : cabanes rudimentaires, sentiers entretenus par les sections locales, puis, dès les années 1890, la publication des premières cartes topographiques accessibles au grand public. Ce travail de fond a posé les bases d’une pratique encore confidentielle à la fin du XIXᵉ siècle — moins de 2 000 randonneurs réguliers recensés dans les Alpes — mais qui allait croître de manière exponentielle au siècle suivant.
La démocratisation de la marche au XXe siècle
L’industrialisation et l’apparition des congés payés après 1936 ont bouleversé la pratique. Entre 1960 et 1980, la création des sentiers balisés en Chartreuse, Vercors et Belledonne a multiplié les possibilités pour le grand public. Aujourd’hui, la région grenobloise compte plus de 1 500 km de sentiers balisés et 230 itinéraires officiels répertoriés par les offices de tourisme locaux.
La pratique est devenue massive : en France, la Fédération Française de Randonnée estime que 14 millions de personnes randonnent régulièrement, soit environ 20 % de la population adulte. En Isère, ce chiffre atteint 250 000 pratiquants réguliers. Chaque week-end, plus de 40 000 randonneurs arpentent les massifs autour de Grenoble. Selon les données du Parc naturel régional de Chartreuse, environ 15 000 passages sont recensés par semaine sur les sentiers principaux de Chartreuse, 12 000 sur ceux du Vercors et 10 000 dans Belledonne. Les périodes de vacances scolaires et les mois de mai à septembre enregistrent des pics à plus de 60 000 passages cumulés par week-end sur l’ensemble des massifs.
Sport, nouvelles expériences et technologie :
Aujourd’hui, la randonnée n’est plus seulement un loisir familial : elle est un sport à part entière. Le trail, la marche nordique ou le trekking en montagne font partie des disciplines complémentaires. Les magasins spécialisés et clubs sportifs grenoblois recensent plus de 50 associations locales proposant encadrement, stages et sorties régulières.
Le marché de l’équipement reflète cette tendance : en Isère, près de 2,5 millions d’euros sont dépensés annuellement en chaussures, bâtons, sacs à dos et GPS de randonnée par les amateurs, selon les données de l’INSEE et des chambres de commerce locales. Le chiffre atteint près de 3 millions d’euros si l’on inclut les vêtements techniques et l’équipement pour enfants et familles.
La démocratisation des applications de randonnée et des plateformes communautaires transforme l’expérience. Des applis comme Visorando ou Komoot permettent de consulter des cartes interactives, suivre ses performances et partager ses parcours. À Grenoble, 65 % des pratiquants utilisent désormais une application mobile pour planifier leurs sorties. Sur certains sentiers très fréquentés, le suivi GPS indique que 20 % des randonneurs enregistrent régulièrement leurs performances pour analyser la distance, le dénivelé et le temps de parcours.
Les plateformes de géolocalisation et de suivi de performance ont également entraîné une hausse de la pratique sportive intensive : les sentiers de Belledonne enregistrent jusqu’à 500 passages par jour sur les itinéraires les plus populaires durant les mois de printemps et d’été, tandis que le Vercors et la Chartreuse comptent chacun environ 400 passages journaliers sur les circuits les plus empruntés.
De nouvelles formes de randonnée qui séduisent
La randonnée ne se limite plus au simple aller-retour sur un sentier balisé. De nouvelles pratiques émergent et trouvent un public croissant. Le bivouac séduit de plus en plus de Grenoblois en quête d’aventure douce : en 2023, près de 15 % des randonneurs réguliers en Isère déclarent avoir passé au moins une nuit en montagne sous tente ou à la belle étoile. Les balades avec ânes, très populaires en Vercors et Chartreuse, offrent une expérience familiale et accessible, particulièrement adaptée aux enfants. Enfin, la micro-aventure — consistant à partir pour une randonnée de quelques jours sans logistique complexe, souvent autour de Grenoble même — gagne du terrain et attire une nouvelle génération de citadins en recherche de déconnexion rapide. Ces nouvelles pratiques élargissent encore l’attrait de la randonnée et confirment son statut de loisir moderne, capable de se réinventer.
La randonnée comme moteur touristique et économique
La randonnée est aussi devenue un pilier de l’économie touristique locale. Selon l’Observatoire régional du tourisme, près d’un visiteur sur deux en Isère cite la randonnée comme motivation principale de son séjour. Chaque année, ce sont environ 150 millions d’euros de retombées économiques qui sont liés directement à la pratique : hébergements, restauration, transports, mais aussi ventes de matériel spécialisé.
On estime par ailleurs à 1,2 million le nombre de nuitées générées chaque année par la randonnée dans le département, qu’il s’agisse de refuges de montagne, de gîtes, de campings ou encore d’hôtels de vallée.
La fréquentation des refuges et cabanes en été dépasse régulièrement les 50 000 nuitées cumulées par an dans la région, avec des taux de remplissage qui frôlent les 90 % en juillet-août dans certains sites emblématiques comme le refuge de la Pra ou celui du lac du Crozet.
Les offices de tourisme de la métropole grenobloise mettent d’ailleurs la marche au cœur de leur communication, en valorisant des itinéraires emblématiques comme la Bastille, le Moucherotte ou le lac du Crozet.
L’essor des pratiques douces et du « slow tourisme » renforce encore cette dynamique : séjours itinérants, circuits accompagnés par des guides, ou encore expériences originales comme les balades avec âne ou les bivouacs encadrés attirent une clientèle variée, française comme internationale.
Dans un contexte de transition écologique et de recherche de tourisme durable, la randonnée apparaît comme un véritable atout stratégique pour Grenoble et ses massifs, à la croisée de l’économie locale et de la préservation de l’environnement.
Un avenir entre passion et préservation
Si la randonnée est devenue un marqueur identitaire pour Grenoble et ses massifs, son essor massif soulève aujourd’hui des questions essentielles. La démocratisation des sentiers entraîne une pression accrue sur les milieux naturels : piétinement des pelouses alpines, dérangement de la faune, déchets abandonnés ou encore érosion accélérée de certains itinéraires très fréquentés.
Les collectivités locales et associations travaillent déjà à mettre en place des mesures de régulation et de sensibilisation, comme la limitation d’accès à certaines zones fragiles, l’aménagement de passerelles en bois ou la mise en place de campagnes pédagogiques.
L’avenir de la randonnée grenobloise dépendra donc de cet équilibre : préserver l’expérience unique de marche en montagne, tout en protégeant la richesse écologique exceptionnelle de la Chartreuse, du Vercors, de Belledonne et de l’Oisans.
Car marcher en montagne, c’est aussi apprendre à la respecter.




